L'État et les grandes transitions

Libérer le temps pour émanciper

Par Benjamin Lucas, député Génération.s des Yvelines
Tout est politique. Le temps n’échappe pas à la règle. Le projet historique de la gauche vise à libérer l’individu par l’action collective. C’est aussi sa tâche que de libérer le temps en construisant ce moment où la contrainte du travail cède la place à la liberté du repos, de l’émancipation ou de l’engagement.

L’enjeu du droit aux vacances incarne parfaitement la problématique du temps libéré. Le 1er septembre 2023, plus de 3 millions d’élèves se sentiront exclus de ce moment merveilleux où l’on raconte son été et ses découvertes, source de la construction des imaginaires, des rêves, donc de la liberté de l’esprit. Cette injustice accentue les phénomènes de sédentarité, le mal-être psychologique, les inégalités sociales, culturelles et éducatives. En effet, les vacances constituent un élément fondamental de la vie en société et de la construction de l’individu. Elles permettent les pratiques sportives et culturelles, l’accès et l’apprentissage des temps sociaux collectifs. Elles développent la conscience et contribuent à la vie en société. Elles sont enfin et surtout, comme l’écrit Simone Weil à l’heure des premiers congés payés : “La joie de vivre au rythme de la vie humaine”. En un mot, les vacances sont un droit au bonheur. 

Elles le sont pour ces personnes de la vie de tous les jours auxquelles l’exposé des motifs de la proposition de loi NUPES donne la parole. Elles le sont pour Bertrand, travailleur en usine, dont le dernier départ remonte à 2019 pour qui “c’est trop cher. On ne pourra pas”. Elles le sont pour Stéphanie, assistante de direction qui “‘n’y a même pas songé”. Elles le sont pour Manuel, ouvrier chez Renault qui ne peut offrir de vacances à ses enfants alors qu’enfant il se souvient “on partait quand même, tous les ans, en Vendée, en Ardèche, dans le Sud, Perpignan”. Pour transformer cette morosité en espoir, la tâche de la gauche est de changer la vie.

C’est pourquoi deux lois ont été déposées par les parlementaires de la Nouvelle Union Populaire Écologique et Social en ce mois de juin 2023. La première, menée par six députés provenant de l’ensemble des groupes de la de chaque groupe les groupes composant la NUPES, met en avance des mesures d’urgence immédiatement applicables pour permettre le départ du plus grand nombre. La seconde est le fruit d’une démarche citoyenne, construite intégralement par des citoyennes et citoyens vivant en situation de pauvreté venus à l’Assemblée nationale dans le cadre d’un atelier des lois. 

Ces lois portent des mesures matérielles concrètes pour permettre le départ en vacances. Billet de TER illimité à 29 euros, plafonnement des prix d’avion entre la métropole et les territoires d’outre-mer durant l’été, gratuité de péage d’autoroute pour un aller-retour, gratuité de la formation BAFA et rénovation des centres de vacances délabrés, guichet unique pour les aides au départ… Autant d’outils simples à mettre en place et qui peuvent permettre à toute la population de découvrir son propre pays, de resserrer les liens familiaux et amicaux, de respirer dans une époque anxiogène et de refaire société. 

S’inscrivant dans un contexte large de mobilisation du monde associatif et intellectuel (propositions de la Fondation Jean-Jaurès, d’ATD Quart Monde, des différentes associations d’éducation populaire…), ces initiatives incarnent un renouveau utile du combat de la gauche pour la libération du temps. Un combat d’avenir, nécessaire à la reconquête des classes populaires comme à la construction d’un nouvel horizon désirable.

La question de notre usage du temps donne sens à bien des combats de la gauche et des écologistes, locaux comme nationaux et au projet de société que nous portons en commun. De fait, des banlieues rouges aux mouvements d’éducation populaire, des congés payés du Front Populaire à la retraite à 60 ans du Programme commun de la gauche, la lutte pour libérer le temps est mêlée à notre histoire. 

Pourtant, après de longues décennies de réduction du temps de travail et de conquêtes, pour donner du temps aux loisirs, à la culture, à l’éducation populaire, au repos, la marche de l’histoire semble s’être inversée. L’ère du “travailler plus” s’est imposée en dépit de la nécessité de travailler moins, mieux et tous. 

C’est l’occasion de redécouvrir André Gorz qui écrivait ceci : “Une perspective nouvelle s’ouvre ainsi à nous : la construction d’une civilisation du temps libéré. Mais, au lieu d’y voir une tâche exaltante, nos sociétés tournent le dos à cette perspective et présentent la libération du temps comme une calamité. Au lieu de se demander comment faire pour qu’à l’avenir tout le monde puisse travailler beaucoup moins, beaucoup mieux, tout en recevant sa part des richesses socialement produites, les dirigeants, dans leur immense majorité, se demandent comment faire pour que le système consomme davantage de travail — comment faire pour que les immenses quantités de travail économisées dans la production puissent être gaspillées dans des petits boulots dont la principale fonction est d’occuper les gens.” 

Face à ce recul, aux avancées de la vision hyper-libérale de la vie et du travail, Il nous faut inventer de nouvelles conquêtes pour le temps libéré, reprendre nous aussi l’offensive culturelle et politique. Faire sortir de la marchandisation la vie, ses plaisirs, les temps collectifs et le repos.

Nous devons poser la question d’une nouvelle étape de réduction du temps de travail et de réinvention de son usage, car telle est notre identité politique et l’héritage de deux siècles de combat pour la République sociale. Les portes sont ouvertes et nombreuses. Les 32 heures et la semaine de quatre jours, la sixième semaine de congés payés, la retraite à 60 ans, une plus grande liberté dans l’usage du temps de travail dans la semaine, l’année ou la vie… Autant de perspectives pour se former, s’engager, se réparer, s’émanciper.

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